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Alexandre et Ephestion

Ils s’étaient mis nus. L’odeur de la mer et les parfums de leur peau se mêlaient aux sons de la flûte et de la cithare, aux cris réguliers du chef d’équipage et a ceux des rameurs. Ephestion promenait doucement ses lèvres sur les paupieres d’Alexandre, qui avait les yeux clos. Ils aimaient cette caresse, depuis qu’Aristote leur avait appris que la peau des paupières est semblable a celle du prépuce. « Tu te rappelles, dit Alexandre, quand nous l’interrogions sur la nature du plaisir. Il ne croit pas, comme Pythagore, que le sperme vienne du cerveau ni, comme d’autres philosophes, de toutes les p’arties du corps. Il le définissait tout simplement « une intense démangeaison » et cela nous semblait médiocre. Mais comment élucider de telles choses ? Il faut se contenter de les sentir. »
Alexandre embrassa Ephestion ; puis, se penchant, il ouvrit une cassette d’ivoire et y prit un des volumes d’Homère qu’il avait emportés, bien qu’il les sût par coeur. Mais c’était également un plaisir, du corps et de l’esprit, de dérouler un de ces manuscrits qu’il mettait au-dessus de toutes les raretés littéraires de Cléotime et de revoir ces lettres noires, tracées sur la feuille de papyrus divisée en compartiments, à la mesure de trente-cinq lettres par ligne. D’un ton d’écolier qui en est aux rudiments, il lut ce bref passage du troisième chant de l’Iliade : « Divine, pourquoi désirer me séduire ainsi ? - Me conduis-tu loin encore à des cités bien établies - De la Phrygie ou de l’aimable Méonie, - Si tu as, là aussi, un ami au nombre des hommes mortels ? »

Ephestion avait d’abord souri de s’entendre interpeller au féminin, puis il s’écria : « Par Jupiter, ces mots d’Hélene a Vénus qui la dirige vers la chambre de Pâris-Alexandre, viennent de l’endroit même dont j’ai fait un extrait pour un récit que je ne t’ai jamais lu : le récit de ma première visite dans ta chambre a Miéza.
Comme j’espérais en trouver l’occasion durant ce voyage, je l’ai dans ma cassette. Je l’avais réservé pour le retour, en croyant qu’il serait le doux commentaire d’une victoire olympique. Il en sera le remplacement. Ce sera la victoire de Vénus. »
Dans sa cassette d’ivoire, pareille a celle d’Alexandre, il prit un paquet de tablettes en bois de tilleul, serrées par un cardan cacheté : il avait dit a Alexandre, qui les avait aperçues, que c’était un manuscrit de Pindare. Il fit sauter les cachets, dénoua le cardan et ouvrit les tablettes que des anneaux unissaient trois par trois.
Pour lire, il s’allongea à plat ventre, la tête entre les genoux d’Alexandre qui s’était adossé aux coussins.
« Ne ris pas si je suis poétique, lui dit-il : tu es ma poésie. Et j’avais treize ans lorsque j’ai écrit cela « dans la molle cire des abeilles ».

« Une nuit de juillet, a Miéza, je sortis nu de ma chambre, le coeur battant. Mes pieds effleuraient les dalles du couloir. J’allais vers la chambre d’ Alexandre. Aujourd’hui, les mains levées au ciel, j’avais fait le triple serment, - par Jupiter, par la Terre, par le Soleil -, de lui avouer que je l’aimais et de lui dire que je mourrais s’il ne m’aimait pas. J’avais plus d’une raison d’être ému, car je craignais d’être traité de femmelette et de perdre son amitié en voulant conquérir son amour.

« Qu’était-ce, d’ailleurs, que l’amour ? Je n’en savais rien et lui non plus. Lorsque nos premières émissions nocturnes nous avaient troublés, le grave Léonidas nous avait dit que c’étaient les jeux d’un dieu très secret et très malicieux, nommé Gamus, né d’un songe que l’Amour avait fait faire à Jupiter et pendant lequel le souverain de l’Olympe avait arrosé le sol de sa semence.

Puis, nous découvîmes, chacun de notre côté, le moyen de produire les effets de ces songes avec nos mains, sans avoir l’idée de le faire ensemble. Léonidas, à qui nous en parlâmes, nous raconta alors l’histoire de Mercure et de son fils Pan, à qui il apprit ce jeu. Il nous avait, du reste, conseillé de ne pas en abuser et lu, a ce sujet, le vers des Cavaliers d’Aristophane : « La peau de ceux qui se masturbent, s’en va. »
Un jour, nous avions surpris notre camarade Médius, dans le parc, en train de pédiquer un jeune esclave. Alexandre en avait été dégoüté et, depuis, n’adressait plus la parole a Médius. Me jugerait-il un nouveau Médius et ne m’adresserait-il plus la parole ? Pourtant, tout ce que nous apprenions, semblait nous préparer à cet amour ; mais aucun de nos maîtres n’avait osé nous en parler. Etait-ce donc chose condamnable ? Un mois plus tot, j’avais failli me déclarer a Alexandre : il avait une rage de dents et Philippe d’Acarnanie lui avait prescrit de s’appliquer sur les gencives de l’huile de jusquiame. C’est moi qui les lui badigeonnais avec un bâtonnet entouré de laine. A deux doigts de ses lèvres, dont je respirais le souffle, j’avais brûlé du désir de les lui baiser. La pudeur, la crainte me retint.
« Invoquant de nouveau la Terre, Jupiter, le Soleil et aussi la Lune, je tirai la courroie qui manoeuvrait le verrou de la porte. Je tremblais a l’idée que les gonds ne fissent du bruit, mais je les avais huilés secrètement. Toutefois, je m’imaginais qu’ils allaient grincer aussi fort que ceux de la chambre d’Ulysse, quand Pénélope l’ouvrit et qu’ils imitèrent « le mugissement d’un taureau paissant dans un pré ». Je n’osai pousser la porte. Alexandre ne la fermait jamais a clé de l’intérieur. Mais j’avais dérobé le double de sa clé, pour le cas où il l’aurait fermée.

M’introduire chez lui subrepticement, n’était pas moins un acte grave. Nous étions élevés ensemble depuis notre enfance, mais il était mon prince. Je voulus m’accorder encore quelques instants de réflexion.
« Par la fenêtre du couloir, je regardai la nuit lumineuse et murmurai « O Nuit sacrée ! » Mais aucun cri d’oiseau ne retentissait pour me servir d’augure.
« Le sujet qu’avait traité ce jour-la Aristote, m’avait cependant excité l’esprit, non sans me conseiller la prudence. Démetre, notre ainé, lui avait demandé, au sujet du Banquet de Platon qu’il nous expliquait, ce que l’on devait penser de la valeur morale de cette phrase : « Je ne peux dire qu’il y ait un bien plus grand, dès la jeunesse, qu’un bon amant et, pour un amant, qu’un mignon. » Aristote avait eu un geste d’impatience. Cela nous rappela qu’apres avoir été le disciple de Platon, il s’était séparé de lui et Platon lui-meme l’avait comparé à un poulain qui donne une ruade a sa mère. « Le fondateur de l’Académie a dit beaucoup de bêtises, déclara-t-il. Quelle absurdité, par exemple, de vouloir que les vieillards ne critiquent les lois que devant les magistrats et non devant les jeunes gens ! Il ne faut pas se méfier à ce point de la jeunesse : on a besoin d’elle, au contraire, pour améliorer les lois. Mais la pédérastie, selon moi, n’est excusable que chez ceux à qui l’on en a imposé le gout par la violence, quand ils étaient enfants. Dans ma Morale a Nicomaque, le livre que je prépare pour le moment ou mon fils sera pubère, j’écris qu’elle est « un vice pareil a une maladie, une habitude qui nous situe hors des limites du vice même, comme la bestialité ». Démetre avait souri et Médius avait ricané. J’avais l’impression d’avoir reçu un coup sur la tête, d’autant plus qu’Alexandre avait eu l’air d’approuver ces propos. Qui allait avoir raison cette nuit ? Platon ou Aristote ? « J’avançai jusqu’à la chambre d’Aristote pour puiser dan s ce voisinage une inspiration décisive. J’entendis parler tout bas et, malgré moi, je collai mon oreille à la porte. Les soupirs que j’entendais et les mots que murmurait le philosophe, me firent croire d’abord qu’il était avec une servante. Quand l’autre voix s’éleva, je reconnus celle de Paléphate, son jeune disciple de Stagire, que Philippe lui avait permis de faire élever avec nous, bien que ce garçon de dix-huit ans ne fût pas noble. Je respectais trop notre maitre pour l’estimer un simple hypocrite ; sans doute nous croyait-il encore incapables de comprendre des vérités qui étaient incontestables, puisqu’il les mettait en pratique. Tous les philosophes ne révelent certaines choses a leurs disciples que lorsqu’ils les en jugent dignes, et ils les leur cachent jusque-la, de même qu’ils les cacheront toujours au vulgaire. J’avais la preuve que le poulain ne donnait plus de ruades à sa mère : il était rentré à l’écurie.

« La porte d’ Alexandre s’ouvrit avec discrétion, mais mon creur bondissait en franchissant le seuil et en la refermant. J’étais prisonnier ou de ma victoire ou de ma défaite, de ma gloire ou de ma honte. Je remerciai la Lune, dont la clarté baignait la chambre et le visage d’Alexandre endormi. Il me semblait qu’elle était amoureuse de lui, comme elle le fut du bel Endymion et comme je l’étais. Il personnifiait l’expression de l’Iliade : « Alexandre semblable aux dieux. » Le treillage de verre égyptien qui garnissait la fenêtre, le lit élevé, les statuettes de Vénus et de Bacchus, - les deux divinités que sa mère lui avait données pour protectrices, - la grande mosaïque d’Hercule, le pot de chambre d’argent, à masque de Méduse, la tunique de lin blanc accrochée a un clou, le coffre d’ébène et d’ivoire, cadeau du satrape Artabaze, qui avait été récemment l’hôte de son père, tout cela m’accueillait, d’un air à la fois redoutable et ami.

J’avais raccroché le double de la clé. J’étais encare libre de repartir sans bruit, de rester le camarade d’Alexandre, au lieu de risquer d’être chassé pour avoir prétendu a son amour.

« Afin de m’enhardir, je me récitai les vers d’Homère où Vénus attire Hélène « dans la chambre délicieusement parfumée » qu’a gagnée Pâris-Alexandre : « Viens, Alexandre t’appelle à te rendre à la maison. - Il est dans la chambre, sur le lit bien tourné, - Resplendissant par sa beauté et par ses vêtements. » En fait, un parfum que je connaissais bien, flottait dans cette chambre, et c’était celui d’Alexandre, le parfum si curieux de sa peau qui sent la violette. J’approchai, je montai sur l’escabeau du lit. J’étais au-dessus de sa respiration, je ne contemplais que son visage, bien qu’il eût rejeté le drap : il était nu, comme moi. Soudain, mes yeux s’écartèrent : au milieu du corps, Priape était debout : il le fût aussitôt chez moi. Ma main s’apprêtait à le saluer respectueusement chez lui, pour réclamer son aide, lorsque Alexandre ouvrit les yeux. Il sursauta, effrayé, me reconnut et sourit. Je ne savais si c’était à moi qu’il souriait ou au dieu qui tendait nos nerfs. Je me précipitai entre ses bras, pleurant, le couvrant de baisers, et, malgré sa surprise, il ne protestait pas. D’instinct, nous noUs pressions l’un sur l’autre.

Priape luttait contre Priape. Sa double victoire fut rapide. Nous ne nous étions pas dit un mot. »

Une si douce lecture, le souffle d’Ephestion, l’image de cette nuit lointaine, avaient restitué à Priape toute sa gloire chez les deux amig. Leurs lèvres s’unirent. Le dieu s’épancha.

Au-dehors, la petite musique durait toujours.

« Tu as mérité ta récompense ", dit Alexandre. Il prit dans le coffret de Cléotime la splendide couronne d’or, et la posa sur la tête d’Ephestion. « Tu n’es pas ma victoire olympique, lui dit-il : tu es ma victoire olympienne. C’est donc pour toi que cette couronne était tressée. " Les statues que Léochares avait faites de l’un et de l’autre, et qu’ils avaient échangées, avaient été déja la consécration de la victoire de Priape et de l’Amour .

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