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La Mouche, par Hector Gabriel

Comment un adolescent découvre les plaisirs de la masturbation.

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Il n’avait jamais aimé son prénom.
Au collège Saint-Joseph où il avait été interne pendant trois ans, ils n’étaient que trois à s’appeler Joseph. Il le savait parce qu’à la fête du saint, le 19 mars, qui était celle du collège, on faisait mettre tous les Joseph au premier rang à la chapelle, une idée du Père Supérieur qui croyait beaucoup à l’influence du saint patron sur la spiritualité des enfants, au point de considérer avec méfiance ou pitié les porteurs de prénoms, comme Hector, dépourvus de correspondant chrétien.
Les trois Joseph avaient aussi les honneurs du premier rang de la chorale au moment du cantique phare de la journée, le véritable hymne du collège :
“ Chantons Joseph, louons ses vertus.
Il règne au ciel tout près de Jésus. ”
Notre Joseph n’aimait ni ce chant, ni la fête du saint. Bien d’autres choses lui déplaisaient dans sa vie, comme la pension dans ce collège sévère, à la discipline d’un autre âge, où l’on vivait en blouse et marchait en rang, et d’où les « sorties » étaient si rares et si courtes : deux par mois, une grande et une petite, la grande du samedi soir au dimanche soir, et la petite le dimanche de 11h à 16h30.
De toute façon, il fallait être rentré pour l’office du dimanche soir. Dans d’autres collèges religieux, on s’arrêtait aux vêpres ; à St Joseph on allait jusqu’aux complies parce que préparant mieux à la nuit. On y chantait un psaume lugubre, le « In manus tuas domine commendo spiritum meum - Entre tes mains Seigneur je remets mon esprit » qui contenait l’imploration contre le démon qui erre dans les ténèbres « comme un lion rugissant cherchant qui dévorer - Tanquam leo rugiens quaerens quem devoret »

Les élèves regagnaient le dortoir en silence à la sortie de la chapelle et, après une toilette rapide dans les lavabos communs, s’enfonçaient dans les draps froids de l’hiver, tout imprégnés, en même temps que de la tristesse de l’éloignement du foyer familial si brièvement entrevu, de l’angoisse mortelle du In manus qui communiquait à l’obscurité du dortoir à peine trouée par la lueur violette de la veilleuse l’épouvante des ténèbres bibliques. Il ne restait plus aux élèves, ou du moins à ceux d’entre eux qu’un épais sommeil n’avait pas aussitôt engloutis, à se réfugier dans la prière en choisissant, plutôt que de s’adresser au redoutable Père éternel, quelque médiateur bienveillant comme l’enfant Jésus ou surtout la Vierge Marie investie de toute l’affection maternelle, prière qui faisait échapper l’âme aux monstres menaçants des étages obscurs pour accéder à la sphère de calme et de lumière, abri contre tous les dangers, de la demeure divine.
La prière du soir devait commencer par un examen de conscience suivi de l’acte de contrition : « Mon Dieu, j’ai un extrême regret de vous avoir offensé parce que vous êtes infiniment bon et infiniment aimable et que le péché vous déplaît. Je prends la ferme résolution avec le secours de votre sainte grâce de ne plus vous offenser et de faire pénitence. »
Si les péchés étaient véniels et la contrition sincère, on s’endormait dans la paix du Seigneur. Si dans le lot des péchés, il y en avait un de mortel, seule la confession pouvait laver la faute. Jusque là, on était « en état de péché mortel » et si la mort survenait avant qu’on ait pu en sortir par une confession, c’étaient les flammes de l’enfer assurées. Pour l’enfant apeuré qui, repassant sa journée dans sa mémoire, y découvrait la trace d’un tel péché, les paroles du terrible psaume des complies prenaient une résonance sinistre.
Quaerens quem devoret, le lion démoniaque, il le sentait rôder tout autour de son lit. Son péché mortel l’empêchait de fermer sa porte ; il était à la merci du fauve. Il arrivait que certains enfants aillent frapper en pyjama chez le père surveillant du dortoir pour se plaindre de ne pas dormir ce que le prêtre comprenait vite comme une demande pressante de confession qu’il acceptait en général en maugréant.
Le collégien ordinaire avait peu de péchés mortels à sa portée sauf un, la masturbation, qui se confessait sous le nom de « péché contre la pureté, par action, seul ». Le confesseur demandait en général « combien de fois depuis la dernière confession », ce qui l’éclairait sur la pratique religieuse de son pénitent tout autant que sur sa vulnérabilité aux assauts de la chair.
Joseph avait découvert la masturbation par étapes. Les premières érections, vers huit ans, l’avaient seulement surpris. Il lui fallut du temps pour comprendre que le chatouillement agréable qu’il ressentait quand il s’endormait son oreiller entre les jambes puis, plus fort, quand il montait à la corde en gymnastique, pouvait être reproduit et amplifié par des manœuvres sur son pénis. L’idée lui en était venue en assistant à une scène de coït chez des chiens et en rapprochant l’allongement et le durcissement de son sexe en érection des qualités mécaniques requises pour l’action de l’animal. Il avait essayé d’imiter les mouvements de va-et-vient du chien en donnant à sa main la forme d’un sac supposé imiter la chienne. Le résultat lui avait été très agréable par la reproduction du chatouillement. La corde lisse qu’on devait serrer très fort entre ses cuisses et qui apportait en même temps l’excitation de l’effort physique et du danger loin du sol, agissait plus fort mais son accès était moins facile : on n’a pas toujours une salle de gymnastique accessible à proximité.
La corde était bien le seul des agrès qui trouvait grâce à ses yeux. Il détestait la barre fixe, les anneaux et le cheval d’arçon où certains de ses camarades brillaient par leur aisance à se jeter dans le vide alors qu’il ne réussissait même pas à décoller ou, alors, pour se cogner ou retomber de travers. Souvent, pendant que ses condisciples se regroupaient avec entrain pour leur tour de saut, il s’éclipsait vers sa chère corde lisse. Le prof de gymnastique s’était bien étonné de cet engouement pour un agrès plutôt rébarbatif à ses yeux mais il s’était dit que Joseph souhaitait se faire des biceps et avait approuvé in petto cette disposition au culturisme dont il était lui-même un adepte assidu.
C’est en redescendant de la corde, après une glissade particulièrement réussie, que Joseph avait senti du mouillé dans son slip pour la première fois. Il avait d’abord cru à des gouttes d’urine sous le coup de la chatouille mais avait constaté un peu plus tard, aux toilettes, sur l’absence de couleur et d’odeur qu’il n’en était rien. Bien que manquant de mot pour désigner ce liquide, il comprit assez vite de quoi il s’agissait toujours par référence au modèle animal.
Il refit l’expérience à la main quelques jours plus tard et recueillit une matière translucide, filante et poisseuse qui le laissa perplexe. Les choses évoluèrent assez vite, en quelques mois, et le liquide prit du volume et de la consistance en même temps qu’il perdait son côté filant.
Bientôt le plaisir lui même changea. Des régions de son corps devinrent agréables à caresser, non seulement les parties génitales mais aussi la poitrine, le ventre et l’intérieur des cuisses. Le chatouillement de l’orgasme fit place à une sensation plus étendue et plus intense.
Il fut précédé d’un appel, d’un besoin qui devenait une source de gêne croissante quand il n’en était pas tenu compte. La masturbation exacerbait d’abord délicieusement ce besoin pour le satisfaire soudain dans la gerbe des saccades de l’éjaculation. Le plaisir était si intense et l’apaisement qui lui succédait si profond que Joseph ne voyait rien qui put lui être comparé en dehors, peut-être, des premières gorgées d’eau fraîche d’une source de montagne après une longue marche sans boire, ou les premières brasses sous l’eau après le plongeon quand, recru de chaleur et de fatigue par une longue randonnée, on a la chance de trouver un lac sur sa route. Mais l’orgasme a quelque chose de plus parce qu’il ne vient pas de l’extérieur ; il part du dedans, et de cette partie du corps basique et puissante, le siège, les reins, qui semble à la source même de l’énergie vitale.
Joseph fut vite conquis par ce don de la nature et devint un accro de la masturbation après en avoir découvert les règles. Il sut qu’il y avait un rapport entre la fréquence des branlettes et l’intensité du plaisir qu’elles procurent et qu’à vouloir trop les rapprocher on aboutissait à des éjaculations sèches qui laissaient un état d’insatisfaction et d’énervement long à calmer. En revanche, il apprit à prolonger la première phase, celle de l’exacerbation, la phase d’attente d’insistance croissante, dont la durée, outre le plaisir qu’elle apportait en elle-même, était une promesse de plus forte jouissance à l’éjaculation. Il inventa des dispositifs de garrot à base d’élastique ou de ficelle pour empêcher son sperme de sortir mais finit par y renoncer, les appareils réduisant ou supprimant le plaisir plutôt que de le retarder.
Il essaya d’autres accessoires : la planche à hacher de la cuisine pour le trou de sa poignée, la grille de son lit d’enfant retrouvée au grenier, son ours en peluche, son oreiller puis son traversin qu’il chevauchait tout nu et qui lui caressait le ventre, la poitrine et l’intérieur des cuisses avec tant d’à propos que, lorsque la position avait été maintenue assez longtemps, il suffisait de quelques mouvements du bassin pour faire arriver le plaisir. Il conserva longtemps ce goût pour les traversins qu’il continua à enfourcher, comme pour des dépucelages, chaque fois qu’il en rencontrait de nouveaux dans un lit d’hôtel ou d’ailleurs.
Une fois, il avait eu recours au petit chat de son frère, petite boule de fourrure soyeuse et tendre qu’il avait emmenée dans sa chambre et couchée sur son sexe après s’être déshabillé. Le chat lui avait donné quelques coups de langue râpeuse puis s’était détourné. Quand il avait insisté en le maintenant contre lui, le chat s’était débattu en le griffant et il l’avait laissé repartir.
A cette époque, Joseph n’avait besoin d’aucun fantasme pour arriver au plaisir. S’il était parti à la découverte d’orifices divers à pénétrer, c’était pur jeu d’explorateur. Il ne se créait pas dans sa tête de partenaire amoureux, fille ou garçon, et encore moins de ces scénarios comme les films pornos en proposeraient plus tard de viols ou de tortures de tous ordres, à reprendre dans les fantasmes en situation active ou passive. Une fois, cependant, une vignette de bande dessinée l’avait occupé quelques temps : le héros, un jeune Romain redresseur de torts, délivrait un garçon exposé sur une roue à la vindicte populaire pour un vol qu’il n’avait pas commis. Le garçon était attaché en croix par les poignets et les chevilles. Il n’était vêtu que d’un pagne noué en cache-sexe. A l’évidence, le pagne n’allait pas tenir longtemps ; il suffisait de tirer un peu sur le nœud pour le défaire. Joseph ne savait pas s’il aurait préféré être le garçon lui-même ou l’un des spectateurs.
Au fond, toucher ou être touché lui plairaient tout autant. Le soir, dans son lit, il noua son pyjama en pagne autour de sa ceinture et allongea bras et jambes en croix comme attachés aux montants du lit. Il intervint dans son scénario en libérant fugitivement une main pour arracher le pagne et une autre fois pour remplacer la main du spectateur du premier rang qui s’était emparé de son sexe pour le faire jouir. Le jeu l’occupa deux ou trois fois puis il réalisa que la position sur la roue devait être inconfortable et dangereuse, les spectateurs n’étant sans doute pas tous animés de dispositions aussi bienveillantes que le spectateur du premier rang. Il en voyait d’autres tout prêts à lui briser les membres à l’aide de barres de fer ou à l’émasculer avec des tenailles ou des couteaux de boucher. La vignette disparut de son esprit.
En dehors de ces quelques escapades, les rapports de Joseph avec sa sexualité étaient des plus simples. Il attendait d’avoir envie puis se caressait aussi lentement qu’il pouvait tenir pour faire durer le plaisir.
Il ne s’occupait pas de savoir si les autres vivaient la même aventure ; il n’échangeait là-dessus avec personne, c’était son jardin secret. Rien n’avait changé dans sa vie scolaire ou familiale. Il n’avait ni plus ni moins de curiosité pour les choses du sexe. Mise en branle par la puberté, sa machinerie sexuelle ne tournait pour l’instant que pour lui-même. La nature lui avait fait ce cadeau, il en profitait comme de la caresse du soleil ou de l’odeur de la terre l’été quand il commence à pleuvoir.
Aussi fut-il très surpris d’apprendre au collège qu’il commettait un péché mortel chaque fois qu’il se masturbait.
L’information ne lui fut pas donnée par une voie officielle mais par un de ses camarades, Léon Trontin, qui avait trouvé un prétexte auprès du surveillant de l’étude pour venir s’asseoir à côté de lui un jour qu’il s’était masturbé à travers sa poche. « Tu sais que c’est un péché mortel, ce que tu as fait ? - Qu’est-ce que j’ai fait ? - Je t’ai bien vu. On le fait tous mais on le montre pas. » Joseph avait rougi jusqu’aux cheveux d’avoir été surpris dans une action aussi intime. Il faisait partie des pudiques qu’on ne voit jamais dans les groupes de garçons réunis pour mesurer la longueur de leur pénis ou pour se défier à pisser le plus loin, ce qui montre bien, soit dit en passant, que la pudeur n’a pas grand chose à voir avec la honte du péché, ou alors dans l’autre sens : la honte du péché cultivée par les religions se nourrit de la pudeur innée que chacun porte en soi à des degrés divers.
Joseph allait donc avoir à avouer son péché, c’est à dire à mettre à nu sa vie intime devant un autre et quel autre ! Un censeur, un représentant pointilleux du monde des adultes, de cet appareil normatif écrasant qui brise et détruit pour imposer son ordre dès la plus tendre enfance : passer à table au moment d’un jeu passionnant, se mettre au lit quand on n’a pas sommeil, se lever quand on voudrait dormir encore, ne pas se gaver du chocolat du goûter pour garder de la place pour les légumes du dîner, se taire quand on a envie de crier ou parler quand on aimerait se taire. L’enfance se protège contre ces intrusions liberticides par l’élévation de cloisons, de caches, de paravents qui dérobent au regard des adultes des recoins de sa petite vie mais l’adulte n’aime rien tant que de débusquer ces caches, d’éventer les petites ruses pour jouir de sa puissance, de son impunité à commettre tous ces petits sacrilèges et de la honte de l’enfant découvert.
Joseph voulut d’abord vérifier l’information de Léon Trontin. Il interrogerait un père, non pas en classe de catéchisme, il n’oserait jamais, mais en particulier, au cours d’une confession. Il ne s’était pas encore choisi de « directeur de conscience », le confesseur attitré que recommandait l’institution. Il essaya plusieurs pères avant de se décider. A chacun il posa la même question : « Est-ce vraiment un péché mortel ? » Et chaque fois la réponse avait été la même. Les pères y mettaient plus ou moins de vigueur et on percevait chez certains comme une pointe de réticence, mais il n’y avait pas à s’y tromper, ni à hésiter : oui, la masturbation était un péché mortel dans tous les cas. Joseph poussa plus loin son enquête : « Même quand on va très vite pour se débarrasser ? » Vite ou lentement, c’était pareil. Il n’y avait pas de nuances. Joseph éprouvait les lacunes des échelles « qualitatives à deux classes » oui/non, on/off, par rapport aux échelles quantitatives plus nuancées. Il en tira très logiquement une ligne de conduite : puisque le péché était mortel de toute façon, autant en tirer le meilleur parti. Il s’efforcerait d’espacer ses branlettes ou de les regrouper juste avant une confession pour rester en état de péché mortel le moins longtemps possible.
Cette idée de faire attendre au maximum la première chute lui convenait assez. Ce premier péché de la série, qui comptait seul puisque les autres ne changeraient plus rien à son état, allait prendre des couleurs fastueuses d’abord par la charge de sperme accumulée jusqu’à la limite du supportable, puis par l’énervement de la lutte qui rappelait l’effort du grimper à la corde, et aussi par la saveur du péché. Perdre l’état de grâce, c’est à dire tout perdre, en un coup, seuls les joueurs à la roulette ou au poker connaissent cette sensation.

Le risque ici était de se faire écraser sur la route avant la prochaine confession. Il n’était pas très grand ; c’était se donner des émotions à peu de frais d’autant que le retour à l’état de grâce ne coûtait pas bien cher ; il suffirait, à la confession, d’une formule « Père, pardonnez-moi parce que j’ai péché » prononcée avec sincérité pour obtenir l’absolution. Mais comment être sincère quand on n’ignore rien de l’inéluctable récidive de sa faute ? Il restait l’humilité du pêcheur face à la réprobation de son créateur mais cette contrition était elle aussi à double sens, à la fois vrai repentir autodénigrant et dépressif et bonheur du refuge dans des bras protecteurs qu’on sait accueillants et consolateurs parce que remplis d’amour pour la créature pécheresse.
Parce qu’il avait eu des parents aimants, Joseph faisait confiance à la mansuétude divine et il n’arrivait pas à redouter la colère du Ciel pour un péché qui lui restait cher. Pour lui, le terrible lion des complies ne rugit pas longtemps dans les ténèbres du dortoir. Sa vision de la chose fut confortée par l’enseignement d’un dominicain venu prêcher la retraite à la rentrée suivante. C’était un orateur brillant qui aborda avec clarté l’un des points difficiles du dogme catholique : le problème de la grâce et de la prédestination. Joseph nota dans son carnet le texte que le prédicateur avait pris pour base de sa méditation, un passage de Saint Paul dans l’Épître aux Éphésiens, II, 8, si cher aux protestants des diverses obédiences : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est pas par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. » Joseph ne souhaitait se glorifier de rien.
Il était sûr de sa foi. Il pouvait donc compter sur le don de Dieu et sur l’échéance du salut en dépit de ses fautes.
Ce que la crainte de l’enfer n’avait pu obtenir, la révolution mystique qui s’abattit sur Joseph y parvint. Etait-ce le fait de la remise en cause qui suivit la découverte de son péché, ou seulement de sa nature sensible et imaginative ? Toujours est-il que l’enseignement religieux avait trouvé chez lui un terreau des plus favorables. Il se sentait plein d’amour pour le Christ qui avait souffert la passion pour le salut de l’humanité et pour la Vierge Marie, image maternelle parfaite cependant soumise à l’horrible épreuve de la descente de croix lorsque le corps supplicié de son fils fut déposé dans ses bras. Il souffrait à chacune des 14 stations du Chemin de croix, le vendredi saint ; il était bouleversé par la reproduction de la Pietà de Villeneuve-les-Avignon ; il pleurait au Sermon sur la montagne « Bienheureux les humbles... » ; il se sentait écrasé par l’immensité de la voûte céleste étoilée et par la majesté des églises ; il était ému par le plain-chant grégorien et frappait à la chorale par son ardeur et son recueillement ; la confession lui laissait un sentiment de légèreté et de libération. Il s’imposait des sacrifices et offrait ses joies et ses peines au Seigneur tout au long de la journée.
Mais le plus fort de son expérience religieuse, c’est la communion qui le lui apportait. Une fois que le prêtre avait déposé l’hostie dans sa bouche et qu’il était revenu s’agenouiller à son banc, commençait une longue méditation qui le repliait sur lui-même et son précieux aliment. Il se sentait au contact d’une grande force. Les limites de son monde intérieur s’étendaient comme s’il allait se dissoudre dans une entité lumineuse qui le submergeait.
Qu’il prie avec les mots de l’Eglise ou les siens, sa voix intérieure lui paraissait prendre un volume énorme portant aux confins de l’univers dans lequel il était immergé avec la certitude d’être entendu et exaucé.
Il communia toutes les semaines, puis en milieu de semaine, puis tous les jours. Il avait dû demander une permission spéciale au Père Supérieur pour quitter le dortoir avant les autres pour servir la messe plus matinale d’un des pères. Certains des prêtres s’en étaient émus, s’inquiétant de tant d’exaltation dans une pratique religieuse en principe porteuse de modération et gage d’équilibre. Le Père Supérieur avait soutenu Joseph. Pour une fois que le collège avait la chance de donner asile à une spiritualité d’exception, sûrement un futur prêtre et peut-être un futur saint, il serait sacrilège de s’y opposer.
Au bout du compte, ce fut son attachement à la communion qui amena Joseph à se débarrasser de son péché. Il devait se maintenir en état de grâce tout au long de la semaine. Les prêtres ne confessant pas tous les jours, cela lui aurait imposé des calculs sordides, des stratégies dégradantes. Il préféra renoncer à ses branlettes qui, du reste, ne trouvaient plus leur place dans le monde qu’il avait rejoint. Il avait le sentiment de s’être construit une nouvelle demeure à côté de l’ancienne où son péché était resté en compagnie de lambeaux d’enfance. Il vivait un modèle parfait de refoulement et de sublimation. Il était parvenu à dériver son énergie sexuelle vers le mysticisme et, les voluptés de sa chair en fête, il les retrouvait dans les extases de ses communions.
Mais on ne peut servir à la fois Dieu et Mammon. Le travail scolaire de Joseph se ressentit de ses ardeurs religieuses et ses notes baissèrent. Certains professeurs, peu sensibles aux élans mystiques des élèves, se firent un devoir ou un malin plaisir de souligner ses baisses de performance. D’autres ne disaient rien mais n’en notaient pas moins. De toute façon, sur les bulletins trimestriels, en face de moyennes de plus en plus basses, les mots de synthèse du Père Supérieur, que les parents regardaient en priorité, restaient imperturbablement élogieux.
Vint la fin de l’année scolaire qui était celle du brevet. Joseph et ses camarades de 3e furent libérés une semaine plus tôt en raison de transformations qui devaient avoir lieu dans leur salle de classe et pour faciliter leurs révisions. Joseph quitta le collège à regret. La chapelle allait lui manquer et il ne voyait pas comment rester fidèle à sa communion quotidienne. Le travail scolaire n’avait plus beaucoup d’attrait pour lui et la perspective de retrouver la chambre qu’il partageait avec son frère et le bruit du marteau piqueur des travaux de réfection de sa rue ne l’enchantait pas beaucoup.
Il obtint de ses parents l’autorisation de partir à la campagne, dans la petite maison de sa grand-mère restée inoccupée depuis le décès de la chère femme, un peu à l’écart du village de Chastel de son ami Léon Trontin. Il y logerait et y travaillerait dans le silence et la solitude et il prendrait ses repas chez sa tante qui habitait le village. Il disposerait d’un vélo qui lui permettrait de se rendre le matin à l’église de Chastel pour y servir la messe et communier. Ses parents approuvèrent l’idée et le laissèrent partir.
Il ouvrit avec émotion la porte de la petite maison qui lui rappelait de si bons souvenirs.
Il y avait du ménage à faire mais tout était en ordre. L’eau coulait sur l’évier, les cendres de la cuisinière à bois avaient été vidées. Les draps, sagement empilés dans la grande armoire sentaient un peu le moisi mais une journée sur l’herbe au chaud soleil de juin leur rendrait leur odeur de foin qu’il avait encore en mémoire. Il tira vers la fenêtre la grande table de la cuisine, choisit la meilleure des trois chaises de paille qu’il posa devant la table, et entreprit de faire le ménage dans la cuisine et dans la chambre. Il n’y passa guère plus d’une heure puis il disposa sur la table ses livres, ses cahiers, ses bics et ses crayons de couleur, son intention étant de consacrer une bonne part de ses révisions à souligner de couleurs différentes les passages les plus importants de ses cours et de ses manuels. Puis il prit son vélo et gagna le village de Chastel pour le déjeuner chez sa tante. Il s’arrêta à l’église pour les horaires des messes et sa déception fut grande de découvrir qu’il n’y en aurait qu’une, le jeudi, le curé devant desservir plusieurs paroisses et un couvent de religieuses.
Après le repas, il rejoignit la maisonnette, muni de provisions pour le soir et le petit déjeuner du lendemain qui lui permettraient de ne descendre au village qu’à midi. Puis il se mit au travail. La première après-midi fut consacrée à la mise en place de son programme de la semaine. Il fit des plans, des calculs de nombre de pages à relire chaque jour et de résumés à apprendre. Il établit des listes et utilisa beaucoup le crayon rouge. Il s’arrêta pour goûter, fit quelques pas dans le jardin, alla jusqu’au potager en friche puis retourna à sa table. Son programme comportait une révision de maths.
Il ouvrit son cahier qui contenait les devoirs de l’année et leur correction et se lança courageusement. Les maths l’avaient toujours ennuyé et leur étude faisait partie des sacrifices qu’il offrait à Dieu. Il persévéra. Puis il se leva, alla voir dans le panier ce que sa tante lui avait préparé pour le dîner, inspecta la cuisinière et se mit en quête de trouver du petit bois pour allumer le feu lorsqu’il aurait à s’en servir. Il revint à sa table, sauta une page ou deux, tomba sur un devoir qui l’avait particulièrement ridiculisé. La vieille plaie d’amour-propre le stimula et il reprit les exercices. Il parvint à en effectuer deux sur trois. Encouragé par ce succès, il passa à la série suivante mais échoua lamentablement. Découragé, il se mit au latin qu’il préférait de beaucoup mais qui ne figurait pas au programme du jour. L’après-midi se traîna jusqu’à l’heure fixée pour le dîner qu’il vit arriver comme une délivrance. Il se coucha tôt et prolongea sa prière du soir qui fut, ce jour-là, son seul exercice spirituel.
Le lendemain ne fut pas plus gai. Il eut des sacrifices à offrir tout au long de la journée. Le repas chez sa tante fut la principale distraction et il chercha à la prolonger sans oser s’attarder trop longtemps. Dans l’après-midi, son tour de jardin s’accompagna d’une exploration plus poussée du potager où il découvrit quelques mûres demeurées confites sur leur buisson et dont il se régala. Il ramassa un vieux nid tombé sur le sol et en défit les brindilles une à une en s’émerveillant de leur agencement. Il resta en arrêt devant une énorme fourmilière dont il observa longtemps les voies d’accès et leur trafic incessant d’ouvrières affairées, ce qui le renvoya à sa table de travail.
A la fin de la journée, il avait lu raisonnablement, beaucoup souligné et un peu appris mais son programme n’avait pas été bouclé et il n’était pas content de lui. Sa prière du soir le laissa insatisfait.
Le troisième jour, il faisait un temps magnifique. Une légère brume nimbait le sol, que le soleil allait bientôt dissiper. Joseph en eut vite assez de rester à sa table et il décida de se transporter à l’extérieur avec les armes et bagages de sa studieuse entreprise. Il sortit sa chaise et déposa ses instruments de travail sur le rebord en pierre de la fenêtre. Il lut et souligna sur ses genoux. La position lui fut vite inconfortable. Il pensa qu’il serait mieux allongé et se mit en quête d’une couverture. Il y en avait deux sur le lit ; il hésita entre elles puis choisit le matelas, vieille paillasse de crin qui datait de la guerre de 14, en avait vu d’autres et ne risquait plus grand chose. Il la tira sur l’herbe de la cour et retourna chercher l’oreiller et le traversin pour soutenir son dos. Il s’installa. La chaleur du jour montait peu à peu. Une brise légère et encore fraîche caressait la peau et soulevait par moments les pages des cahiers. Les crickets faisaient crisser leurs élytres avec entrain ; l’air embaumait ; des abeilles butinaient les fleurs du pré tout autour de la paillasse. Malgré quelques distractions, Joseph réussit à conduire à son terme le programme de sa matinée. Il était serein lorsqu’il monta sur son vélo pour rejoindre la maison de sa tante.
A son retour l’après-midi, la chaleur était à son comble. La paillasse restée au soleil était brûlante. Joseph la tira à l’ombre puis, comme il y faisait encore très chaud, il retira sa chemise.
Soudain, l’idée lui vint d’un bain de soleil pour un premier bronzage qui lui éviterait les sarcasmes de ses camarades : « Joseph, il est bronzé comme un cachet d’aspirine ». Il transporta à nouveau sa paillasse au soleil. Il retira aussi son pantalon et, comme il était plus grand que son slip de bain et laisserait des marques blanches sur sa peau, son caleçon. La chaleur du matelas le pénétra aussitôt quand il s’étendit à plat ventre. Il mit l’oreiller sous sa poitrine pour surélever les épaules et n’avoir plus autant à redresser la tête. Il s’était prévu du français au programme de ce début d’après-midi, matière qu’il aimait et qui ne lui demandait pas d’effort. Il avait à relire ses dictées-questions, à revoir les corrections de ses narrations et à parcourir les récitations de l’année pour les citations qu’il pourrait en faire dans sa narration du brevet (à bon escient et avec modération).
Les 3es avaient eu cette année un jeune professeur de français, fan des symbolistes dont il fit apprendre des pages à ses élèves. Joseph avait beaucoup aimé Le Bateau ivre d’Arthur Rimbaud, où il retrouvait ses extases de communiant quand il avait le sentiment de se dissoudre dans l’infini divin comme la coque du bateau dans la mer. « La tempête a béni mes éveils maritimes, / Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots » ou « Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème / De la Mer, infusé d’astres et lactescent,/ Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême / Et ravie, un noyé pensif parfois descend ; » et « Où, teignant tout à coup les bleuités, délires / Et rythmes lents sous les rutilements du jour, / Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres, / Fermentent les rousseurs amères de l’amour ! » L’amour divin, bien sûr, même si son évocation comme des fermentations de rousseurs amères demandait réflexion.
Joseph retrouva avec émotion ce poème qui lui avait tant apporté et dont il s’aperçut avec un grand plaisir qu’il n’avait presque rien oublié.
Là, dans ce jardin presque rendu à l’état de nature, nu sur une paillasse inondée de soleil, sans autre témoin que les abeilles, les grillons et les fourmis, il se sentait immergé dans un univers immarcescible qui lui donnait de revivre, physiquement cette fois, la même expérience poétique. Il relut lentement deux fois le poème et fut surpris de réflexions nouvelles. Ainsi, dès les premiers vers, une image l’arrêta qui ne l’avait pas frappé jusque-là.
« Comme je descendais des Fleuves impassibles,
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles,
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleur. »
Ces haleurs cloué nus, il les avait d’abord considérés comme sortis d’une de ces histoires d’indiens qu’il dévorait dans son enfance. Ce jour-là, ils lui apparurent doués d’une existence propre. Joseph les vit les uns à côté des autres, attachés les bras levés, leurs corps exposés sans protection percés de flèches, les filets carmin qui coulaient de leurs plaies sur leur peau blanche rejoignant les rouges et les ocres des poteaux de torture qu’on apercevait entre leurs jambes, leur tête penchée sur le côté l’œil mi-clos par la mort et la bouche entrouverte. Il s’aperçut qu’il plaquait sur eux le souvenir du tableau de Saint Sébastien du musée visité cette année avec sa classe. Le saint n’était pas nu mais le pagne qui défendait sa pudeur était noué si lâche qu’il ne demandait qu’à tomber. Joseph reconnut son fantasme du garçon à la roue. Il sentit qu’il bandait. Il reprit sa lecture, pensant y trouver le refuge des images qui avaient nourri son mysticisme.
Son dos commençait à le brûler.

Il se retourna en faisant glisser son oreiller sous sa tête. Son sexe libéré par le changement de position se redressa d’un coup et se tendit encore. Le soleil s’empara de son corps. Il irradiait d’un coup toutes ses zones sensibles, le criblant de ses rayons comme d’autant de piques possessives et gourmandes de tous les recoins de sa peau. Joseph se sentait soumis, offert. Il se vit sur un autel de sacrifice, chez les Incas, immolé à l’astre insatiable dans un orgasme de feu, du fer de l’officiant et de son sang de victime consentante. Son érection devenait douloureuse. Il recouvrit son sexe avec l’extrémité du traversin posé sur la paillasse, inutilisé jusque là, qui remplaça la chaleur uniforme et minérale du soleil par la caresse inégale de la toile chaude. Il resserra les cuisses sur l’extrémité du polochon qui était venue se placer entre elles et fut à deux doigts de jouir.
Il relâcha sa pression, de nouveau passif, et s’obstina dans sa lecture. Il lut : « Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures, / L’eau verte pénétra ma coque de sapin » Ce lui fut un autre éblouissement. Sur le grill plat où il était en train de rôtir, la vague verte apporta le volume et le mouvement. Le soleil piquait sans entrer ; il réclamait toute la peau mais ne la franchissait pas, alors que l’eau s’infiltrait partout, poussait dans tous les orifices, passait en majesté sans rien laisser au sec. Le bois tendre du sapin pénétré par la vague, c’était son corps en attente. Sa coque, symbolisée par ses cuisses maintenant repliées légèrement écartées et par son bassin, son ventre et sa poitrine, était soudain remplie, immergée, irriguée, abreuvée. La mer, en auxiliaire maternelle accomplie du phallique dieu Soleil, parachevait son œuvre.
Pour Joseph, le voyage était terminé ; la nature, mâle et femelle, avait repris ses droits ; l’adolescent était redevenu son objet, possédé, absorbé, englouti par elle.
Le bateau ivre achevait son périple extatique :
« O que ma quille éclate ! O que j’aille à la mer ! »
L’érection était devenue insupportable. Joseph posa la main sur son sexe et retrouva ses anciennes caresses. Il éjacula très vite. La jouissance fut intense, prolongée. Il émit un gémissement rauque et resta inerte, abasourdi, vidé d’une tension qu’il avait voulu ignorer et reporter ailleurs, en même temps qu’expulsé de son univers mystique qui venait de l’abandonner. Il ne pensait plus. Il n’était plus que les sensations qui passaient en grandes vagues comme une palpitation lente, soumis à des images qui se succédaient sans message explicite ni charge affective, simplement un défilé d’images : le collège, la chapelle, le banc de communion, ses camarades, le Père Supérieur, le professeur de français, le Saint Sébastien, la chorale, l’enfant à la roue, le lac, la mer, le soleil, la neige...
Il ne prit pas garde à la flaque de sperme sur son ventre qui commençait à couler sur la paillasse par une petite rigole entre la hanche et les côtes. Il resta immobile longtemps puis il s’endormit.
A son réveil, sur le bord de la flaque de sperme de son ventre, une mouche bleue aspirait goulûment.
Il ne réussit pas son brevet mais passa tout de même en seconde sur les recommandations chaleureuses du Père Supérieur.

par Hector Gabriel

 

L’oeuvre ci-dessus est mise à disposition sous un contrat Creative Commons by-nc-nd 2.0

 

P.-S.

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