LOVE IN BLUE

   

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La Malandre (Henry Troyat)

Roman de Henri Troyat

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Jean-Marc chercha à tâtons le commutateur. La lumière jaillit de la lampe. Les mirages s’envolèrent, cependant que, derrière le battant, le bruit continuait.
II se leva, tourna la clef dans la serrure, ouvrit, et recula, étonné. Appuyé au chambranle, la face blafarde, l’œil vide, la lèvre luisante et molle, Gilbert bafouillait :
- « Gracieux fils de Pan ! Autour de ton front couronné de fleurettes et de baies, tes yeux, des boules précieuses, remuent ! »
- Qu’est-ce que tu fais la ? demanda Jean-Marc.
- De qui est-ce ?
- Tu es complètement saoul !
- De Rimbaud ! Hoqueta Gilbert.
Et il ajouta avec une grimace épaisse :
- Oui, je suis saoul, mon vieux ! Saoul à ras bord ! J’ai bu des cochonneries !
Jean-Marc l’aida à entrer, le fit asseoir dans le fauteuil, déboutonna son col et dit :
- Ne bouge pas ! Je reviens...
Tandis qu’il mettait de l’eau à bouillir pour le thé, il entendait, derrière son dos, Gilbert marmonner d’une voix plaintive :
- Malade ! Oh ! Que je suis malade ! Jean-Marc... Je vais crever !
II fallut que Jean-Marc lui tint la tasse pendant qu’il buvait. Aussitôt après, les yeux de Gilbert s’arrondirent, vacillèrent, sa langue tourna dans sa bouche ; il respirait à petits coups et gonflait les joues. « Ce n’est pas du thé que j’aurais du lui donner, mais du café noir, pensa Jean-Marc avec dépit. On donne toujours du café noir dans ces cas-la ! Maintenant, il va surement vomir ! »
Il le prit par les épaules et le traîna vers la porte.
Les cabinets étaient sur le palier. Des cabinets communs, à la turque. Mais relativement propres. Gilbert s’appuya de la main au mur. Dans une grande secousse des épaules, le flot sortit. Une odeur aigre monta vers Jean-Marc. II eut un haut-le-cœur et crut qu’il allait vomir, lui aussi. Debout derrière Gilbert, il pinçât les narines et évitait de regarder les glaires coulant sur la faïence blanche. Comme l’autre reprenait sa respiration, il le laissa pour aller chercher une serviette dans sa chambre. Lorsqu’il revint, Gilbert était écroulé par terre, sans connaissance, les jambes repliées barrant la porte, la joue collée au bord du trou. Il vomit encore, dans un râle d’agonie. Tout le devant de sa chemise était taché. Jean-Marc surmonta son dégout et lui essuya la figure avec la serviette. Gilbert battit des paupières mais ne put prononcer un mot. Une porte s’ouvrit dans le couloir. Quelqu’un venait. Il ne manquait plus que ça !
- Eh bien ! Dites donc ! Il est drôlement malade, le citoyen !
C’était le voisin de Jean-Marc, un brave type, carreleur de son état. Trapu, noiraud, le nez cassé, en pantalon de ville et veste de pyjama.
- Oh ! Ce n’est pas très grave, dit Jean-Marc. Une indigestion, un... un empoisonnement...
- Vous voulez un coup de main ?
- Oui, j’aimerais le ramener dans ma chambre.
- Faut le remettre d’aplomb d’abord. Vous allez voit comment je m’y prends, dans ces cas-la !
Et le carreleur, enjambant le corps, tira la chasse d’eau. Une cataracte furibonde déboucha au niveau de la cuvette et aspergea violemment la figure de Gilbert. Suffoqué, il poussa un cri et se redressa sur les coudes.
- Et voila ! dit le carreleur.
Il paraissait si fier du résultat que Jean-Marc n’osa protester.
- Laisse-moi ! Laisse-moi ! suppliait Gilbert, la face ruisselante d’eau.
Ils le soulevèrent à deux, le tenant l’un par les jambes, l’autre par les épaules, le transportèrent dans la chambre et le versèrent sur le lit.
- Vous n’avez plus besoin des W.-C. ? demanda le carreleur.
Jean-Marc l’assura que non, le remercia et referma la porte derrière lui. Les vêtements de Gilbert avaient été trempés. « Quel idiot, ce type, d’avoir tiré la chasse d’eau ! » pensait Jean-Marc. Il déshabilla maladroitement Gilbert, arrachant le pantalon, les chaussettes, la chemise, sans que l’autre, à demi conscient, les membres mous, l’aidât dans son travail. Puis il lui lava la figure, la poitrine, les mains avec un gant de toilette, l’essuya, et rabattit sur lui les couvertures. Le drap tiré sous le menton, Gilbert grelottait. Jean-Marc jeta son manteau sur le lit, rajouta un plaid et dit :
- Ça va mieux ?
- Oui, balbutia Gilbert.
Un peu de sang était revenu à ses joues. Mais il claquait toujours des dents.
- Excuse-moi, dit-il encore. C’est dégoutant !... Venir vomir chez toi !...
- Entre nous, ça n’a pas d’importance, dit Jean-Marc.
Sa fermeté de cœur le surprit : lui qui d’habitude avait des nausées pour un rien, voici qu’il regardait sans dégout les vêtements souillés, roulés en tapon sur le rebord de la fenêtre. Du reste, eut-il ressenti la moindre répugnance que, à la vue du garçon couché dans son lit, il l’eut aussitôt oubliée. Paupières closes, lèvres gonflées, Gilbert respirait doucement. L’éclairage de la lampe de chevet accusait le modelé de ses pommettes hautes. Il s’était laissé pousser les cheveux et les pattes, ce qui finissait de lui donner un air romantique. Dormait-il ? Jean- Marc attira le fauteuil et s’installa dedans, les pieds calés sur une chaise. Apres l’agitation de tout à l’heure, une paix étrange descendait en lui, comparable au plaisir que procure l’achèvement d’une longue phrase musicale. Il eut souhaité ne plus songer à rien, mais une inquiétude le redressa : Gilbert n’avait même pas dit d’où il venait ! Que penseraient ses grands-parents s’il ne rentrait pas de la nuit ? Il fallait le ramener chez lui, coûte que coûte !
- Gilbert ! Chuchota-t-il. Gilbert ! Tes grands-parents ! Il faut que tu rentres chez toi ! Sinon, ils vont s’affoler !
- Mes grands-parents sont partis pour quatre jours, dit Gilbert faiblement. Un week-end prolongé en Dordogne, chez des amis...
Jean-Marc appuya de nouveau sa nuque au dossier du fauteuil. Il réfléchissait. Après un long silence, il dit encore :
- Avec qui es-tu sorti ?
- Un copain du cours m’a invité chez des cousins à lui. Nous étions bien une trentaine dans un hôtel particulier, à Neuilly. On a bu des mélanges. On a dansé. Je ne sais plus... J’ai un de ces mal de crane !
- Mais tu n’as plus envie de vomir ?
- Non, c’est fini.
- Pourrais-tu te lever, marcher ?
- Je ne crois pas. Je me sens si faible ! La tête me tourne...
- Bon. Tu vas dormir ici.
- Et toi ? demanda Gilbert.
- Moi, tu vois, je me suis installé dans ce fauteuil. Je suis très bien.
Il éteignit la lampe de chevet et ferma les yeux. Des minutes passèrent encore sur lui, engourdissantes. Il écoutait le souffle égal de Gilbert et rêvait, Dieu sait pourquoi, à une galère dont toutes les rames attaquent l’eau en même temps. Il allait s’assoupir, lorsqu’une voix lui parvint, secrète, pressante, dans le noir :
- Jean-Marc !
- Oui ?
- Je ne suis plus vierge !
La première idée de Jean-Marc fut que Gilbert était encore sous l’effet de l’alcool.
- Tais-toi et tache de dormir, dit-il.
- Tu ne me crois pas ? s’écria Gilbert. C’est pourtant vrai : ce soir, j’ai fait l’amour avec une fille !
Une panique s’empara de Jean-Marc. Incapable de comprendre son trouble ni de le maîtriser, il bredouilla :
- Quelle fille ?
- Une fille que j’ai rencontrée là-bas, à Neuilly. Isabelle... Isabelle je ne sais pas comment...
- Tu l’aimes ?
- Pas du tout !
- Alors, pourquoi as-tu fait ça ?
- Il le fallait ! dit Gilbert. C’est la vie. La vie des hommes ! Non ?
- Peut-être ! dit Jean-Marc.
Son désarroi s’apaisait, laissant la place à un sentiment complexe de tristesse, de bêtise, de gâchis. Il en voulut à ce garçon, qu’il plaçait si haut, d’être descendu à une si lamentable expérience. Tout à coup il le voyait plus sali que par ses vomissures.
- Est-elle jolie, au moins ? reprit-il, la gorge serrée.
Un rire méchant, cassé, lui répondit :
- Elle est ravissante ! Elle a des seins de femme ! Un sexe de femme ! Tout ce qu’il faut pour rendre un homme heureux ! Quelle saloperie !
- Tu sais, dit Jean-Marc évasivement, la première fois...
- Toi aussi, la première fois, tu as été déçu ?
- Oui.
- Et maintenant, avec Valérie, tu es comblé ?
Jean-Marc ne répondit pas. Il y eut un lourd silence. Puis Gilbert se tourna contre le mur et grommela :
- D’ailleurs, tout ça n’a aucune importance !
 
 
Jean-Marc rentra dans la chambre à pas de loup. Il rapportait des croissants pour le petit déjeuner. Mais Gilbert dormait encore. Une expression sereine était déposée sur son visage. Son bras nu, à la saignée pâle, marquée d’une veine bleue, pendait jusqu’à terre, la main ouverte. Il n’avait pas entendu Jean-Marc se lever, prendre sa douche, s’habiller, sortir. Il ne l’entendit pas davantage mettre de l’eau à bouillir sur le réchaud et débarrasser la table de ses papiers. Pourtant il était près de dix heures et la lumière du jour pénétrait par l’entrebâillement des rideaux. Jean-Marc accorda quinze minutes de sursis au dormeur ; après tout, on était dimanche ! Puis, se penchant sur lui, le couvrant de son ombre, il chuchota :
- Gilbert ! Gilbert !
- Oui, dit Gilbert sans rouvrir les yeux. Quelle heure est.il ?
- Dix heures.
Les paupières de Gilbert se soulevèrent à demi et son regard brilla :
- Non ? C’est incroyable ! J’ai dormi comme une masse ! Et toi ? Tu as dû t’ankyloser dans ce fauteuil !
- C’est ce qui te trompe ! J’ai passé une très bonne nuit ! Comment te sens-tu, ce matin ?
- Merveilleusement bien ! soupira Gilbert. Nettoyé, allégé, remis à neuf !...
Il s’assit sur son séant et s’étira, le buste nu, les bras en croix, la tête renversée, une mousse de soleil sur la nuque et sous les aisselles. Ensuite il bondit hors du lit, vêtu de son seul slip. Comme aveuglé par un trait de lumière, Jean-Marc se rappela le Louvre, les éphèbes grecs musclés et langoureux, marmoréens et chauds.
Déjà Gilbert s’ébrouait sous la douche. Il en ressortit, ruisselant, une serviette nouée en pagne autour des reins. Planté devant le lavabo, il prit la brosse à dents de Jean-Marc et la porta à sa bouche. D’abord surpris par ce geste, Jean-Marc n’en éprouva cependant nulle aversion, nulle contrariété. L’amitié entre lui et ce garçon était d’une élévation exaltante. Il le regarda encore se raser avec son rasoir, se coiffer avec son peigne. Puis, comme les vêtements de Gilbert étaient salis, il lui donna les siens. Ils avaient à peu près la même taille. Sur cet adolescent blond et svelte, sa chemise à fines rayures, son pantalon gris fer, sa vieille veste en daim, prirent une qualité insoupçonnée. Gilbert riait en se regardant dans la glace :
- Ça ne me va pas mal, hein ?
- Ça te va très bien, dit Jean-Marc avec gravité.
Ils prirent le petit déjeuner, face à face.
- J’ai fait du thé, à tout hasard, dît Jean-Marc. Si tu préfères du café...
- Non, non, du thé, dit Gilbert. Du thé !...
Il en but deux tasses, dévora trois croissants avec du beurre et des confitures, continua par des biscottes. Jean-Marc s’amusait de le voir si plein de vie, après l’inquiétant malaise de la veille. Il eut voulu passer la journée avec lui, mais il avait rendez-vous à trois heures avec Valérie.
- Si tu venais avec nous ? proposa-t-il. Nous ne savons pas encore ce que nous ferons. Gilbert secoua la tête :
- Je préfère rester seul.
- Seul ? dit Jean-Marc avec ironie. Tu es sur ?
Gilbert s’indigna :
- Evidemment !
- Que vas-tu faire ?
- J’irai au cinéma.
- Et après ?
- Je rentrerai à la maison.
- Tu ne veux pas que nous nous retrouvions à huit heures, ce soir ?
- Mais... tu seras libre ?
- Je m’arrangerai, dit Jean-Marc.
 
 

 
L’après-midi, avec Valérie, passa vite. Elle avait invité des amis à la maison. Jean-Marc joua sans déplaisir, à ses côtés, le rôle du fiancé comblé et désinvolte. Mais, plusieurs fois, il se surprit à penser que, ce qui le rendait si joyeux, c’était la certitude de retrouver Gilbert, ce soir. Il prit congé à sept heures, en prétextant un rendez-vous avec Didier Coppelin. Elle l’accompagna sur le palier et lui tendit les lèvres. La bouche soudée à cette bouche de femme, la langue captée, il songeait à Gilbert se brossant les dents devant le lavabo, avec sa brosse à lui.
- Il faut vraiment que je parte, balbutia-t-il, en rompant le contact
- Eh bien ! Va !
Elle souriait, elle était belle, les lèvres entrouvertes, le regard insolent ; il partit, furieux.
Il avait laissé la clef sous le paillasson. Gilbert l’attendait en lisant. A son entrée, il leva un visage heureux. Il n’interrogea pas Jean-Marc sur son après-midi et, de son côté, Jean-Marc ne lui demanda pas ce qu’il avait fait, comme si le temps qu’ils avaient passé l’un sans l’autre n’eut pas compté pour eux. Ils renouaient en hâte par-dessus un vide blanc, ils recousaient bord à bord le tissu des heures bénéfiques, ils niaient le reste du monde. Jean-Marc avait découvert un bistrot très sympathique, rue du Dragon. Ils y allèrent pour dîner. C’était Gilbert qui invitait. Il avait insisté pour cela, disant qu’il était « plein aux as », et que, du reste, dans huit jours, ce serait son anniversaire. A table, ils reparleraient de la voiture qu’il recevrait à cette occasion une M.G. du type cabriolet, blanche et noire. Il s’était inscrit depuis peu dans une école de conduite et se présenterait à l’examen pour le permis au lendemain de ses dix-huit ans.
- Après, dit-il, nous ferons de merveilleuses balades ensemble.
- Et si tu es recalé ? dit Jean-Marc. Tu sais, c’est rare qu’ils donnent le permis du premier coup !
- Si je suis recalé, tu prendras le volant. Nous aurons la voiture juste pour les beaux jours !
« Les beaux jours » ! Jean-Marc pensa à son prochain mariage et une fade mélancolie l’envahit. Avec effort, il revint à la conversation, sourit et s’émerveilla des multiples points d’or que les lampes du bistrot piquaient dans les yeux de son vis-à-vis. Ils avaient commandé deux ris de veau, mais le service était très lent et Gilbert s’impatientait Il remua les épaules et dit :
- Tu ne sens pas un courant d’air ?
- Non, dit Jean-Marc.
- La fenêtre, derrière nous, ferme mal. C’est insupportable !
- Veux-tu que nous changions de place ?
- Si cela ne t’ennuie pas...
Une table s’était libérée à l’autre bout de la salle. Ils s’y transportèrent. Mais là, les voisins parlaient fort et la porte battante de la cuisine envoyait, par intervalles, une rude odeur de sauce. Gilbert, les sourcils froncés, paraissait au supplice. Jean-Marc s’inquiéta de son changement d’humeur. L’extrême délicatesse de ce garçon faisait qu’il recherchait la perfection en toute chose et que, la trouvant rarement, il était, plus qu’un autre, exposé à souffrir.
- Je suis désolé, dit Jean-Marc. On aurait dû aller ailleurs !
- Pourquoi ? murmura Gilbert avec un sourire crispé. Ces gens, à côté, sont impossibles ! Mais il n’y a qu’à ne pas les écouter !
Le garçon apporta le ris de veau. Jean-Marc et Gilbert le goûtèrent du bout des dents et, sans se concerter, firent la grimace.
- Regarde, chuchota Gilbert.
Et il montra à Jean-Marc, au milieu de la table, un petit pot de grès dont le couvercle, percé pour le passage d’une cuillère de bois, laissait déborder des bavures de moutarde d’un jaune verdâtre.
- Connais-tu rien de plus répugnant que ça ? reprit- il. Quand j’étais petit, je ne pouvais pas voir un pot à moutarde avec des crottes autour sans que cela me soulève le cœur. Même maintenant, je ne prends jamais de moutarde. Et toi ?
Jean-Marc pensa à Valérie qui s’amusait à dévorer des tartines de moutarde « pour faire peuple », selon sa propre expression.
- Moi non plus, je n’aime pas ça, dit-il.
Le garçon changea les assiettes et apporta les fruits rafraichis qu’ils avaient commandés pour le dessert.
- J’aurais voulu te connaitre quand tu avais six ans, huit ans, reprit Jean-Marc rêveusement.
- Je n’étais pas très intéressant, dit Gilbert. Je venais de perdre ma mère. Je ne savais plus à quoi me raccrocher...
Des gens éclatèrent d’un rire gras à la table voisine. Jean-Marc serra les mâchoires avec colère. Un regard indulgent de Gilbert le désarma. Il semblait dire : « Laisse-les donc ! Ils sont les autres. Leur monde et le notre ne coïncideront jamais. » Puis il bailla derrière l’écran de sa main.
- Tu dois être crevé, dit Jean-Marc. Veux-tu que nous partions ?
- Mais non ! dit Gilbert.
Cependant sa voix était molle, son regard noyé. La fatigue le saisissait à l’improviste, comme les êtres très jeunes qui lancent un ultime éclat avant de s’éteindre pour la nuit.
Jean-Marc le raccompagna chez lui. L’appartement était vide et silencieux. A peine rendu à son décor habituel, Gilbert se ranima. Jean-Marc, disait-il, ne pouvait repartir avant d’avoir bu, avec lui, un dernier verre. Ils allèrent chercher du whisky au salon, de l’eau et de la glace à la cuisine. Puis ils se replièrent sur la chambre, les bras chargés, et s’installèrent dans deux fauteuils.
Comme il faisait très chaud, Gilbert retira sa cravate et ouvrit le col de sa chemise. Une lampe bouillotte, posée sur une table basse, éclairait, autour de lui, des rangées de livres. Jean-Marc le regardait avec une admiration mêlée d’inquiétude. Un charme onirique l’enracinait devant ce visage comme devant une œuvre d’art à lui seul destinée. Etait-ce consciemment que Gilbert avait ôté sa cravate et pris cette pose nonchalante ? Le silence et l’immobilité faisaient partie, entre eux, d’un jeu étrange. Assis face à face, un verre à la main, ils n’avaient pas besoin de parler pour se comprendre. Le temps qui coulait les enveloppait dans un même courant, dans un même battement. Jean-Marc se rappela cette partie de pêche, avec des amis, au large de la Corse, pendant les vacances, il y avait quatre ou cinq ans... Le moteur du canot, loué pour l’occasion, était tombé en panne. Un extraordinaire silence avait succédé au bourdonnement bête de la mécanique. Le soleil tapait de haut sur la mer bleue et calme d’où s’élevait une brume lumineuse, fatigante pour le regard. Pas une voile à l’horizon. Tandis que le marin réparait l’avarie, Jean-Marc avait éprouvé une impression violente de solitude, de bonheur, d’espace et de danger. L’absence totale de bruit, le lent balancement de l’eau, le craquement de la nacelle fragile, suspendue au-dessus d’un abime glauque aux glissantes perspectives, la certitude angoissée d’être loin des secours humains - il retrouvait tout cela bizarrement, aujourd’hui, dans cette chambre close, bardée de livres, devant Gilbert qui buvait et fumait sans prononcer un mot. Longtemps ils restèrent ainsi, figés, muets, livrés à une attraction terrible. « Qu’est-ce qui m’arrive ? pensait Jean-Marc. Comme c’est bon ! Comme c’est bien !... » Soudain une appréhension le saisit. Il se leva, posa son verre vide sur la table et murmura :
- Au revoir, Gilbert. Je file !
Gilbert ne marqua aucune surprise et l’accompagna jusqu’à la porte. Ils se serrèrent la main. Cette pression forte et virile réveilla Jean-Marc.
 
(…)
 
 
Jean-Marc saisit les clefs, la carte grise que lui tendait Valérie et se précipita dehors. Une fièvre de récréation le possédait. L’Austin Cooper était garée à l’angle de l’avenue Bugeaud et de la rue Spontini. Il s’assit au volant, mais, au lieu de se diriger vers le centre de Paris, fonça vers le Bois de Boulogne. L’idée lui était venue inopinément de rendre visite à Gilbert, qu’il n’avait pas vu depuis deux jours et qui ne l’attendait que le lendemain, pour sa leçon. S’il ne le trouvait pas chez lui, il ferait un tour en voiture pour se calmer les nerfs. Il avait une telle soif d’air pur au creux de la poitrine ! Toutes vitres baissées, il respira, porte Dauphine, la fraîcheur des premiers feuillages. Il ne lui fallut pas trois minutes pour traverser cette épaisseur de verdure et rejoindre le boulevard Maurice-Barres, paisible, ombreux et résidentiel. Devant la porte de l’appartement, il concentra tous ses espoirs en une seule pensée et sonna. Le valet de chambre qui lui ouvrit le rassura d’un sourire. Monsieur Gilbert était à la maison. Jean-Marc s’engagea dans la longue galerie bordée de tableaux obscurs.
En le voyant entrer, Gilbert, qui travaillait à sa table, se dressa avec une lenteur somnambulique. Pendant une fraction de seconde, sa figure n’exprima rien. Puis un sourire éclaira ses yeux, son front, sa bouche ; tout son visage rayonna d’étonnement et de joie.
- Je suis passé à tout hasard, dit Jean-Marc.
 
- Et moi, dit Gilbert, je suis resté à tout hasard.
- Comment ?
- Je devais sortir avec ma grand-mère. A la dernière minute, j’ai changé d’avis. J’ai préféré finir mes devoirs. Et voila !
- C’est extraordinaire !
- Moi, ça ne m’étonne pas ! Tu viens de chez toi ?
- Non, j’étais à coté, avenue Bugeaud, avec ma tante et Valérie. Qu’est-ce que tu fais là ?
Il se pencha sur la table et vit des pages couvertes de calculs et de ratures.
- Laisse, dit Gilbert. C’est si ennuyeux !
Au mur, derrière lui, était épinglée la reproduction photographique de cette statue d’Oreste et Pylade qu’il avait tant admirée, au Louvre, avec Jean-Marc.
- Tiens, dit Jean-Marc, tu l’as trouvée ?
- Oui, je l’ai découpée dans un bouquin sur la sculpture grecque.
- C’est d’une beauté !...
Gilbert détacha l’image et la tendit à Jean-Marc :
- Prends.
- Mais non ! Et toi ?
- J’achèterai un autre bouquin. Ca me fait plaisir de penser que tu auras cette photo chez toi. Est-ce que tu la placeras dans ton bureau ?
- Dans mon bureau ?
- Oui, après ton mariage.
- Evidemment, dit Jean-Marc, la gorge serrée.
Ils se regardèrent dans les yeux. Le silence les recouvrit. Jean-Marc avait chaud à la tête. Son bonheur présent était en équilibre comme une boule sur une pointe. Pour si peu de temps ! Un mouvement à droite ; un mouvement à gauche, un souffle d’air, un cri, la voix de Valérie, et ce serait la chute.
- Alors, ça y est, la date est fixée ? dit Gilbert. Le 2 juillet...?
- Oui.
- Mes grands-parents me l’ont dit hier soir. Le 2 juillet ! Pourquoi si tard ?
- Le temps de passer mes examens, de me retourner, de me préparer...
- Tu te prépares longtemps !
Jean-Marc hocha la tête :
- Tu es drôle, Gilbert ! Pourquoi toujours parler de ce mariage ? Est-ce que nous n’avons pas d’autres sujets de conversation ?
Gilbert réfléchit un instant et lança à Jean-Marc un regard brillant de larmes. Ses maxillaires bougeaient. Il se dominait difficilement. Enfin la joie et l’amitié revinrent dans ses yeux.
- Tu as raison, dit-il. Il faut que je m’en foute, de ce mariage, que je m’en foute comme d’une formalité grotesque inventée par les culs lourds contre les têtes légères !
De nouveau leurs regards se rencontrèrent. Jean-Marc fut envahi d’un prodigieux bonheur, comme si sa vie recevait une autre vie en cadeau. Ainsi la marée montante recouvre la plage et un échange de particules infimes s’opère entre l’eau et le sable, brassés par un large mouvement.
- Si tu savais comme ça me fait du bien de passer quelques minutes avec toi ! dit-il. Je me délasse, je me détends, je respire...
En parlant, il tenait la photographie à deux mains et la regardait comme s’il se fut adressé à elle.
- Donne, je vais la mettre dans une enveloppe ! dit Gilbert.
Pendant qu’il fouillait dans un tiroir, Jean-Marc s’approcha de la fenêtre : en contrebas, s’alignaient les têtes vertes et touffues des marronniers, piquées de plumets de fleurs blanches.
- Comment es-tu venu ? dit Gilbert en glissant la photographie dans une grande enveloppe jaune.
- Dans l’Austin Cooper de Valérie.
- C’est bête, je t’aurais reconduit en M.G. ! A travers le Bois, je ne risque rien, même sans permis !
Soudain il se frappa le front :
- Tu n’es pas pressé ?
- Encore assez, mon vieux ! Pourquoi ?
- Enfin, quoi, tu n’as pas un quart d’heure ?
- Si, bien sûr...
- Alors on fait un tour en M.G. Je te ramène ici. Et tu reprends l’Austin Cooper pour retourner avenue Bugeaud !
Comment refuser ? Ces petites promenades en voiture, dans le Bois, étaient la joie de Gilbert. Il conduisait avec lenteur¡ en évitant les allées fréquentées et les carrefours surveillés par des agents. Assis à côté de lui, Jean-Marc lui donnait des conseils. Mais Valérie, mais Madeleine qui attendaient ? Tant pis, il inventerait une excuse !
- Grouillons-nous ! dit Jean-Marc avec entrain. Ils se casèrent, coude à coude, dans la coque blanche de la M.G. Gilbert démarra avec douceur et Jean-Marc lui en fit compliment. Bientôt ils roulèrent dans une allée déserte et silencieuse.
- Accélère, dit Jean-Marc.
Gilbert accéléra, mais timidement. Il était nerveux, impressionnable, anormalement craintif. Il fallait lui donner confiance en ses réflexes.
- Tourne à droite, reprit Jean-Marc. A gauche... Double-moi cette 2 CV qui se traîne...
II lui était agréable de commander ce garçon et d’être obéi, sur l’instant, avec docilité.
- Plus vite, plus vite !...
- On est à quatre-vingts, murmura Gilbert.
- Eh bien ?
- La vitesse est limitée dans le Bois...
- Ne t’occupe pas de ça. Fonce ! Le visage de Gilbert se crispa. Il appuya sur l’accélérateur. La peur se voyait dans ses yeux aux paupières clignées. Une jouissance aigüe pénétra Jean-Marc. Il toucha la main de Gilbert sur le volant :
- Ralentis !
Les traits de Gilbert se relâchèrent. Il avala sa salive.
- C’est bien, dit Jean-Marc.
La réverbération des feuillages entrait dans la voiture, avec une odeur d’herbe et de terre. Gilbert souriait. Brusquement il demanda :
- Qu’est-ce que tu fais, ce soir ?
- Je travaille, dit Jean-Marc.
- Avec Didier ?
- Non, seul !
- Pourquoi ne viendrais-tu pas travailler à la maison ? J’ai beaucoup à faire, moi aussi. Nous dinerions ensemble - mes grands-parents seraient ravis ! - puis nous nous mettrions chacun dans un coin, avec nos bouquins, nos papiers, nous ne nous gênerions pas, nous étudierions comme des anges...
L’idée était séduisante. Jean-Marc accepta sans hésiter.
- Mais d’abord il faut que je retourne voir Valérie, dit-il.
 
 

 
Quand il revint dans l’appartement de l’avenue Bugeaud, Valérie s’y trouvait seule, avec un électricien qui prenait des notes sur son carnet.
- Je suis désolé ! dit-il. J’ai été retardé par Coppelin ! Tante Madeleine est déjà partie ?
- Oui, dit Valérie sèchement. Moi aussi, du reste, j’étais sur le point de partir. Vraiment, Jean-Marc, tu en prends un peu trop à ton aise ! Elle avait sa moue offensée, son œil de faïence et sa voix pointue des mauvais jours. Son tailleur prune épousait exactement ses sentiments : les plis raides, les boutons brillants de colère. « Toute sa vie durant elle aura le droit de me faire des reproches ! C’est impossible, impossible ! » songea-t-il avec accablement.
- Ça t’ennuie donc tant que ça de t’occuper de notre appartement avec moi ? reprit-elle d’un ton plus conciliant.
- Mais non, dit-il.
Et il constata : « Quand elle essaye d’être gentille, c’est encore pire ! »
- Viens voir, dit-elle. C’est pour déterminer les prises de courant dans ton bureau. Où veux-tu placer la grande lampe ? Ici ? La ? Ici, c’est plus pratique, là c’est plus joli... Enfin, pour mon goût... Tu me feras remarquer que...
Il laissait parler Valérie et pensait que tout ce qu’elle disait lui était égal.
 
 
 
Jean-Marc avait ouvert son cours polycopié sur le divan et relisait, pour la dixième fois, le chapitre sur les conflits de juridiction en droit international privé, sans en retenir un mot. A chaque instant, il levait les yeux du texte pour observer Gilbert qui, assis, la tête inclinée, les coudes écartés et écrasés sur la table, peinait devant un devoir de mathématiques. Tout à coup, Gilbert lui aussi redressa la tête et leurs regards se croisèrent.
- Ça va ? demanda Jean-Marc.
- Non, marmonna Gilbert. Je n’arrive pas à me concentrer.
- Moi non plus. Au fond, on ne peut bien étudier à deux que si on travaille sur le même sujet !
- Tu veux qu’on s’arrête ? proposa Gilbert. On pourrait écouter des disques...
- Pas de musique avant que je ne me sois mis ce chapitre dans la tête ! Il est onze heures. On travaille jusqu’à minuit !
Gilbert poussa un soupir excédé, se planta les doigts dans les cheveux et se pencha de nouveau sur son cahier. De longues minutes passèrent. Jean-Marc ne prenait même plus la peine de lire son cours. Assis, les jambes croisées, il ne quittait pas Gilbert des yeux. Soudain il eut envie de toucher ce front dur et lisse, cette mâchoire légère, ce cou long, dont la ligne s’incurvait à la base pour amorcer la courbe puissante et fière des épaules. « Pourquoi Gilbert n’est-il pas une fille ? » se demanda-t-il. Cette idée l’ébranla avec force, comme un choc physique.
- Je pense à quelque chose, dit Gilbert en refermant son cahier. Si nous faisions un tour à la campagne, dimanche prochain, en M.G. Il faut que je conduise un peu sur la route...
- Oui, dit Jean-Marc, mais, dimanche prochain, ce sera la veille de mon écrit de droit : je vais bosser toute la journée.
- Alors dimanche en quinze ?
- A condition qu’il fasse beau, d’accord !
- Il fera beau, j’en suis sur ! s’écria Gilbert. Tiens ! nous pourrions aller dans ce petit pays dont tu m’as parlé et ou tes parents ont une maison !
- A Bromeilles ?
- Oui, c’est ça !
Jean-Marc s’assombrit. Il lui semblait impossible d’amener Gilbert en ce lieu ou flottait encore la présence de Carole.
- Non, dit-il.
- Pourquoi ?
- Je ne sais pas... Je suis trop allé à Bromeilles dans mon enfance... Maintenant ce n’est plus ça... Les souvenirs que j’ai laissés là-bas vieillissent mal... Il y a d’autres coins charmants dans la région ! Tu verras !
- Je te fais confiance ! dit Gilbert avec une flamme dans les yeux.
Et il se leva d’un bond. Jean-Marc se leva aussi. Une étrange langueur le pénétrait. Subitement son mariage lui parut nécessaire et urgent. Il brusqua les adieux et partit.
Dans la rue, il revint à son inquiétude et la jugea absurde, ridicule. Une grande amitié, se disait-il, est toujours fondée sur quelque chose de plus mystérieux que l’accord des âges et des caractères. C’est le geste seul qui range l’homme dans une certaine catégorie. Et ce geste, il ne le ferait jamais - il en était sûr ! Laisser courir la pensée aussi loin qu’elle le désire, imaginer, oser en rêve, et pourtant ne pas se sentir différent des autres ! 
Quand il se retrouva dans sa chambre, il était définitivement rassuré. Néanmoins il songea longtemps, dans son lit, au tragique isolement de ceux qui, bravant les interdits de la société, poursuivent l’assouvissement d’une passion contre nature. Il se remémorait des noms d’artistes fameux, d’écrivains raffinés et insolites. La lampe éteinte, il revit Gilbert avec une netteté extraordinaire, en ressentit un grand bonheur et s’endormit, apaisé.
 
 
(…)
 
Ebloui par le soleil, Jean-Marc rabattit le petit écran orientable devant le pare-brise. Gilbert, qui conduisait, en fit autant. La voiture roulait à une allure vive et régulière sur l’autoroute du Sud. Le vent de la course entrait par les vitres baissées. Gilbert avait déboutonné le col de sa chemise. De grandes lunettes noires chevauchaient son nez fin.
- Double ce camion, dit Jean-Marc.
Gilbert obéit, revint dans la file de droite et marmonna :
- Tu es vraiment un bon professeur. C’est grâce à toi que j’ai pu me débrouiller à peu près au bac, c’est grâce à toi que je passerai mon permis !
- Voila, dit Jean-Marc, je fais réussir les autres et je ne réussis pas moi-même !
- Qu’est-ce que tu en sais ? Attends d’avoir les résultats ! Il suffirait que tu tombes sur un correcteur pas trop vache...
- Avec ce que j’ai pondu en civil et en commercial, le correcteur le plus indulgent serait obligé de me coller.
- Non, c’est foutu, je le sens. Il faudra que je me représente en octobre et, d’ici la, que je bosse dur !
- Avec Valérie à côté de toi ? dit Gilbert ironiquement.
Jean-Marc ne répondit pas. Le ronflement du moteur se communiquait à sa tête. Il s’étonnait de n’être pas plus heureux de cette randonnée en voiture, alors qu’il y songeait depuis longtemps. En vérité, l’approche d’une date faussait toutes les perspectives devant lui. Il avait beau se croire d’accord avec Gilbert sur les choses importantes de la vie, la menace du mariage étendait son ombre sur lui seul. Trois semaines encore ! Il dépensait ses derniers moments de liberté en avare, avec la certitude tragique d’être bientôt ruiné. Au lieu de l’impatience qu’il aurait dû éprouver à la veille de la cérémonie, tout pour lui n’était que déchirement. Sans doute la majorité des hommes connaissaient-ils cette angoisse prénuptiale. Il était comme les autres. Comme les autres, il s’habituerait. Peut-être même serait-il, d’une certaine façon, satisfait de son sort. On en était à la « liste de mariage », aux invitations, aux visites chez les couturiers... Une voiture doubla Gilbert, suivie d’une autre et d’une autre encore.
- Tout le monde nous dépasse, dit Gilbert.
- Laisse, dit Jean-Marc. Nous ne sommes pas pressés !
- Oui ! Il y a des gens pour qui n’être pas pressé c’est avoir toute la vie devant soi ; pour nous, c’est avoir quelques heures.
- Pourquoi dis-tu ça ?
- Tu ne t’en doutes pas un peu ? demanda Gilbert. De petites gouttes de sueur perlaient à la racine de ses cheveux blonds. Il enleva ses lunettes et jeta un regard à Jean-Marc. Ses yeux étaient brillants de larmes.
Soudain il balbutia :
- Je t’en supplie, Jean-Marc, ne te marie pas !
La musique de cette voix, la lumière de ces yeux.
- Qu’est-ce que tu racontes ? répliqua Jean-Marc. Regarde devant toi !
 
 
Gilbert reporta son attention sur la route et dit encore :
- Ne te marie pas, Jean-Marc ! Tu n’aimes pas Valérie et tu n’oses pas te l’avouer. Qui cherches-tu à tromper en jouant cette comédie ? Elle ? Toi ? Je ne suis pas dupe ! Je sais ce qui se passe dans ta tête ! Tu n’as pas le droit de gâcher ta vie, parce qu’un soir, par faiblesse, par bêtise, tu as proposé à cette fille de l’épouser ! Elle n’est pas faite pour toi ! Tu es l’homme le plus sensible, le plus fin, le plus profond que je connaisse ; et elle n’est qu’une idiote animée par un mécanisme mondain !
Et ses parents ! Et ses amis ! Et son milieu ! Tout cela est faux à hurler !
Un moment, Jean-Marc lui en voulut de dire exactement ce qu’il pensait lui-même. Il n’est pire dispute, songeait-il, que celle où les deux adversaires sont, au fond, du même avis ! Mais, sur le point de se fâcher, il céda à un flot de tendresse et murmura simplement :
- Il y a des choses que tu ne peux pas comprendre, Gilbert !
- Je comprends tout ! s’écria Gilbert. Et d’abord que tu as peur du scandale ! Tu es trop poli pour casser les vitres, même si c’est la seule façon pour toi de ne pas mourir asphyxié ! Et cependant, si tu voulais, ce serait si simple !
Le silence retomba sur eux. Des centaines de voitures roulaient dans le même sens que la leur, avec, peut-être, un drame dans chacune de ces coques de tôle peinte. Gilbert conduisait plus vite, l’œil rivé t la ligne d’horizon. Après l’embranchement de Fontainebleau, il grommela :
- Ose dire que tu aimes sa peau !
- Tais-toi, Gilbert !
- Je me suis tu pendant des mois ! Maintenant je ne peux plus ! Jean-Marc, foutons le camp ! Il n’y a pas d’autre solution !
- Comment ça ?
- J’ai de l’argent ! Partons ensemble pour l’Egypte... non, pour la Grèce ! Voir la Grèce avec toi ! Toute cette beauté pétrifiée au soleil, et nous deux devant !
Son exaltation gagnait Jean-Marc. Une fraction de seconde, il envisagea, lui aussi, ce bonheur insensé, pur et dur comme le ciel grec. Les photographies que son père et Carole avaient rapportées, l’année précédente, de leur croisière lui revinrent en mémoire. Des colonnes tronquées, un fronton au relief précieux, Carole appuyée à un bloc de marbre, son sourire dans le soleil. Elle seule aurait pu le sauver de Valérie. Et peut-être de Gilbert !
Car elle était plus qu’une femme : quelque chose de fatal, de précis, de dévorant comme les héroïnes des tragédies antiques : Clytemnestre, Electre, Hermione, Phèdre... Des noms dans des livres de classe. Cependant, au cœur de la Grèce, ces clichés scolaires devaient prendre vie. Oreste et Pylade se promenaient dans les rues d’Athènes, bras dessus bras dessous. Tout y était possible, tout y était beau, parce que le soleil brûlait la poussière des ans. « Ici, c’est l’engrenage inexorable des fiançailles, du mariage, de la réception, du bureau, de l’argent, du lit... Là-bas, c’est l’évasion hors du siècle. Partir, partir... Mais il faudra revenir, un jour... » La route se déroulait devant lui, monotone. De temps à autre, une vitre lui envoyait un éclat de soleil dans l’œil, malgré l’écran incliné. Ils s’arrêtèrent au poste de péage.
Ce fut Gilbert qui donna les deux francs. Un motard, adossé à la cabine vitrée, les observait avec insistance, les sourcils froncés sous le bord de son casque blanc. La voiture redémarra dans un vrombissement agréable. Gilbert passa ses vitesses sans accroc.
- Ce n’est pas possible ! dit Jean-Marc.
- Qu’est-ce qui n’est pas possible ?
- Que nous partions, toi et moi !
- Et pourquoi pas ? Dis ! Pourquoi pas ? Nous serions si heureux, là-bas !
- Là-bas, oui, peut-être !... Mais après, ici ?...
- Là-bas, et ici, et n’importe où, et toujours, dit Gilbert.
Autour d’eux glissait un paysage sauvage et austère : des roches couleur d’ossement, trouant une terre couleur de tabac, des bouleaux grêles, des sentiers perdus. On approchait de l’embranchement d’Ury.
- Je prends à droite ? demanda Gilbert.
- Non. Continue sur Nemours. Nous y déjeunerons. Puis nous reviendrons sur Paris.
- Tu es pressé de rentrer ?
- J’aimerais être de retour vers huit heures.
- Tu as rendez-vous avec Valérie ? C’est ça ? Et tu n’oses pas lui poser de lapin ?
Il n’avait pas rendez-vous avec Valérie, mais l’idée de passer la soirée avec Gilbert l’inquiétait brusquement. Ce garçon l’attirait au point qu’il en perdait le sens de l’équilibre, comme au bord d’une falaise. Une voix assourdie parvint à son oreille à travers le bruit du vent et du moteur :
- Tu ne comprends donc pas, Jean-Marc ? Je t’aime ! Et toi aussi, tu m’aimes, je le sais, je le sens !
Ces paroles retentirent en Jean-Marc profondément. Une joie folle se mêla à son épouvante. Comme si Gilbert l’eût comblé en lui disant précisément ce qu’il redoutait le plus d’entendre.
- Comment pourrais-je vivre sans toi, Jean-Marc ? reprit Gilbert avec douceur.
- Comment pourrais-tu vivre avec moi ? dit Jean-Marc durement. Y as-tu pensé ? Tu nous vois tous les deux, comme ces garçons navrants, qui trainent, par couples, à Saint-Germain-des-Prés ?
- Et Oreste et Pylade, tu les trouves navrants ?
- Peut-être l’étaient-ils de leur vivant !
- Alors il vaut mieux mourir !
- Ne dis pas de sottises ! Je ne veux pas qu’on nous montre du doigt, c’est tout !
- Mais tu veux bien faire l’amour toutes les nuits avec une femme que tu n’aimes pas ! gronda Gilbert. Alors qu’il y a moi ! Alors qu’il y a nous deux ! Ça, Jean-Marc, je ne le supporterai pas !
Il appuya sur l’accélérateur : la M.G. rattrapa une grosse voiture américaine, la talonna, la dépassa.
- Maintenant rabats-toi sur la droite, dit Jean-Marc. Et ralentis un peu.
Mais Gilbert continua d’accélérer.
- Pourquoi fais-tu ça ? demanda Jean-Marc.
- Et pourquoi ne le ferais-je pas ? Tu as peur ?
- Non.
Jean-Marc se retourna et vit la grosse voiture américaine qui perdait du terrain.
- Ralentis, dit-il encore.
- Non, je ne ralentirai pas ! s’écria Gilbert avec une violence soudaine.
- Tu es fou ?
- Oui, Jean-Marc, je suis fou ! Et c’est ta faute ! Toi et moi, c’est impossible, dis-tu ? Mais moi sans toi, c’est également impossible ! Alors que nous reste-t-il à faire ? Réponds ! Mais réponds donc ! Tu vois bien que tu ne sais pas toi-même !
Le pied de Gilbert écrasa l’accélérateur. La voiture bondit. Une terreur amère envahit Jean-Marc. Il avait un vide nauséeux à la place de l’estomac. En même temps, il appelait sur lui la catastrophe. Existait-il une autre issue au dilemme qui le tourmentait ? L’aiguille du compteur tremblait devant le chiffre cent quarante. Les mains blanches de Gilbert vibraient sur le volant. Son visage était beau et cruel, désespéré et tendre. Un ange pris de démence, fendant les airs, à la rencontre d’un mur. Jean-Marc s’entendit gémir d’une voix étranglée :
- Gilbert ! Gilbert ! Non !
Un tournant accourait, incliné, léché, avec de jolies barrières blanches pour marquer la courbe. Cent soixante.
- Je t’aime ! hurla Gilbert. Je t’aime !
Au même instant, la mécanique flotta, les roues dérapèrent en grinçant de colère, des plans verts et blancs basculèrent devant les yeux de Jean-Marc. Le temps d’un éclair, il revit deux corps ensanglantés au bord d’une route, du coté de Puiseaux, Carole cachant son visage dans ses mains : « Quelle horreur, Jean-Marc ! Je ne peux pas voir ça ! » Puis tout se brouilla dans sa tête. Un bruit de ferraille et de vitres cassées l’assourdit, cependant qu’un liquide chaud emplissait sa bouche. « Mais c’est idiot ! pensa-t-il. Complètement idiot ! Ce n’est pas à moi que c’est arrivé ! » Et il perdit connaissance. 

P.-S.

Texte numérisé par Henry

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